Bassui Tokusho (1327-1387) maître de Kogaku-ji- Bouddhisme Zen – Le sermon-

Les méthodes d’enseignement de tout grand maître s’inspirent forcément de sa personnalité, du problème spirituel qui s’est posé à lui et de la forme de zazen qui l’a conduit à l’illumination. Pour Dogen, dont l’éveil s’était produit sans qu’il eût recours à un koan, le shikan-taza était la méthode d’enseignement par excellence. Bassui Tokusho, de son côté, avait adopté comme koan « Qui est le maître ? » et, comme nous le verrons dans ses lettres, il pressait ses disciples d’utiliser cette forme de zazen pour atteindre l’illumination totale, la seule qui lui parût acceptable.
Bassui Tokusho ne fut pas un écrivain prolifique. En dehors de son célèbre Sermon et les lettres qu’on va lire, il n’a écrit qu’un seul ouvrage important intitulé Wadeigassui, exposant les principes et les pratiques du bouddhisme zen, et un livre plus court. On ignore quand furent écrits le Sermon et les lettres, aucun d’eux n’étant daté, mais ce fut sans doute après que Bassui fut devenu maître de Kogaku-ji.

La littérature du zen compte peu de textes, fussent-ils l’œuvre de grands maîtres, qui soient aussi attachants. Bassui s’adresse aussi bien au lecteur d’aujourd’hui qu’à ses correspondants du XIVe siècle, avec un sens du paradoxe, une simplicité et une profondeur qui expliquent que le Sermon et les lettres soient restés célèbres, au Japon, jusqu’à nos jours. Takusui-zenji, un maître réputé de la période Tokugawa (1603-1868) qui, dit-on, atteignit comme Joshu l’âge avancé de cent vingt ans et écrivit lui-même un certain nombre de lettres sur le zen, louait chaudement ces textes et en recommandait la lecture tant aux dévots qu’aux maîtres du zen.


Le sermon
Si vous voulez vous libérer des souffrances de la naissance et de la mort successives, vous devez apprendre à connaître la voie directe qui permet de devenir un bouddha. Cette voie consiste à connaître votre propre Esprit. Qu’est-ce que cet Esprit ? C’est la vraie nature de tous les êtres sensibles, qui existait avant la naissance de nos parents, avant notre propre naissance et qui existe toujours, immuable et éternelle, ce pourquoi on l’appelle « visage originel ». Cet Esprit est intrinsèquement pur. Il n’est pas créé à notre naissance et ne disparaît pas lorsque nous mourons. Il n’a pas un caractère masculin ou féminin, il n’est ni bon ni mauvais et ne peut être comparé à rien, ce pourquoi on l’appelle « nature-de-bouddha ». Pourtant d’innombrables pensées naissent de lui comme des vagues se forment dans l’océan et comme des images se réfléchissent dans un miroir.

«Si vous voulez connaître votre propre Esprit vous devez avant tout plonger votre regard dans la source d’où surgissent les pensées. Que vous dormiez ou que vous travailliez, que vous soyez debout ou assis, demandez-vous profondément : « Qu’est-ce que mon propre Esprit ? » avec un désir intense de trouver la réponse à cette question. C’est en cela que consiste ce qu’on appelle « pratique », « désir de la vérité » ou « soif d’accomplissement », et le terme de zazen ne désigne rien d’autre que ce regard tourné vers l’intérieur.

Mieux vaut interroger avec acharnement votre propre Esprit que de lire et de réciter chaque jour, pendant des années, sutras et dharani. Ces activités-là, qui sont purement formelles, ne sont pas sans vertu, mais celle-ci est courte et ensuite revient la souffrance. L’interrogation de son propre esprit conduisant finalement à l’illumination, cette pratique est une condition nécessaire pour devenir un bouddha. Même si vous avez commis les dix mauvaises actions ou les cinq péchés mortels, en retournant votre esprit et en atteignant l’illumination vous deviendrez instantanément un bouddha. Mais ne commettez pas de péchés en escomptant que l’illumination vous sauvera, car ni un bouddha ni un patriarche ne peut venir en aide à celui qui, en s’abusant, s’abaisse à suivre de mauvaises voies.

Imaginons un enfant endormi près de ses parents et rêvant qu’il est battu ou qu’il est gravement malade. Quelles que soient ses souffrances, ses parents ne peuvent l’aider, car personne ne peut entrer dans les rêves d’autrui. Si l’enfant s’éveillait de lui-même, il serait automatiquement libéré de sa souffrance. De même, celui qui prend conscience du fait que son propre Esprit est Bouddha se délivre instantanément des souffrances qui naissent de la succession des naissances et des morts. Si un bouddha pouvait l’empêcher, pensez-vous qu’il permettrait à un seul être de tomber en enfer ? On ne peut comprendre ces choses sans avoir atteint la connaissance de soi-même.

Quelle sorte de maître, en ce moment même, voit des couleurs, entend des voix, lève les mains, remue les pieds ? Nous savons que ces fonctions sont celles de notre esprit, mais personne ne sait avec précision comment elles s’accomplissent. On peut avancer que, derrière ces actions, il n’y a pas d’entité, et pourtant il est évident qu’elles sont accomplies spontanément. À l’inverse, on peut prétendre que ces actes sont ceux de quelque entité, et pourtant cette entité est invisible. Si l’on considère cette question comme insoluble, toute tentative de lui trouver une réponse raisonnable devient vaine et l’on ne sait plus que faire.

À ce stade propice, le désir de savoir se fait de plus en plus profond et lorsque l’interrogation est poussée à l’extrême, lorsqu’elle atteint le fond et que ce fond s’ouvre, nous ne doutons plus un instant que notre propre Esprit soit le Bouddha, l’univers du Vide. Alors nous n’éprouvons plus d’angoisse touchant la vie ou la mort et il n’y a plus de vérité à chercher.

Il arrive qu’en rêve vous vous égariez et perdiez le chemin de votre maison. Vous demandez alors à quelqu’un de vous remettre sur la bonne voie ou vous priez Dieu ou les bouddhas de vous aider, mais c’est en vain. Pourtant, lorsque vous vous éveillez de ce rêve, vous vous apercevez que vous êtes dans votre lit et vous vous rendez compte que le seul moyen de retrouver votre route était de vous réveiller. C’est cet éveil spirituel que l’on appelle « retour à l’origine » ou « re-naissance au paradis ».

Cette sorte d’éveil intérieur peut être atteinte par une certaine pratique, et en fait tous ceux qui pratiquent le zazen avec quelque application, qu’ils soient moines ou laïcs, peuvent l’atteindre. Mais vous vous tromperiez gravement en imaginant qu’il s’agit là de la véritable illumination, celle qui ne laisse aucun doute sur la nature de la réalité, car vous seriez pareils à un homme qui, ayant trouvé du cuivre, renoncerait à désirer de l’or.

Arrivés à ce point, demandez-vous plus intensément encore : « Mon corps est pareil à un fantôme, à des bulles à la surface de l’eau; mon esprit, tourné vers l’intérieur, est un vide sans forme, et pourtant des sons sont perçus ; qui les entend ? » Si vous vous interrogez ainsi, avec opiniâtreté, avec intensité, sans jamais relâcher votre effort, votre raison finira par s’épuiser et il ne restera que votre interrogation. Vous en viendrez à perdre conscience de votre propre corps, vos anciennes idées disparaîtront comme l’eau s’écoulant d’un seau percé, et l’illumination véritable se produira, pareille à la soudaine floraison d’un arbre desséché.

Ainsi atteindrez-vous la vraie délivrance. Mais même alors, rejetez sans cesse ce que vous avez découvert pour revenir au sujet qui connaît, c’est-à-dire à la racine, et poursuivre obstinément. Votre nature deviendra de plus en plus claire et transparente à mesure que vos sentiments illusoires s’estomperont, comme une pierre précieuse acquiert plus d’éclat à mesure qu’on la polit et finit par illuminer tout l’univers. Ne doutez pas de cela !

Si votre aspiration était trop faible pour vous faire atteindre cet état dans votre vie présente, vous accéderiez sans nul doute à la connaissance de vous-mêmes dans une vie ultérieure, pourvu que vous vous interrogiez ainsi jusqu’à l’heure de votre mort, de la même façon qu’un travail laissé hier inachevé est aisément terminé aujourd’hui.

Lorsque vous vous livrez au zazen, ne méprisez pas et ne chérissez pas les pensées qui vous viennent — interrogez seulement votre propre esprit, la source même de ces pensées. Vous devez comprendre que tout ce que voient vos yeux ou votre conscience est illusion, sans réalité durable, et dès lors n’ayez pas peur de ces phénomènes et ne soyez pas fascinés par eux. Si vous gardez votre esprit aussi vide que l’espace, sans qu’il soit envahi par des questions sans importance, aucun démon ne vous troublera, fût-ce sur votre lit de mort.

Toutefois, lorsque vous vous livrez au zazen, oubliez ces conseils et confondez-vous avec la question « Qu’est-ce que cet Esprit ? » ou « Qu’est-ce qui entend ces sons ? ». Lorsque vous connaîtrez cet Esprit, vous saurez qu’il est la source même de tous les bouddhas et de tous les êtres. Si le bodhisattva Kannon porte ce nom , c’est parce qu’il a atteint l’illumination en percevant les sons du monde qui l’entourait et en découvrant leur source. Au travail, au repos; ne cessez jamais d’essayer de savoir qui entend.

Mais si votre interrogation devient presque inconsciente, vous ne trouverez pas celui qui écoute et vos efforts seront infructueux. Pourtant, des sons sont entendus. Interrogez-vous donc encore plus profondément. Finalement, tout vestige de conscience de vous-mêmes disparaîtra et vous vous sentirez pareils à un ciel sans nuages. Il n’y aura plus de « moi » en vous et vous ne découvrirez personne qui écoute.

Cet Esprit est pareil au Vide, et pourtant il n’est pas le Vide. Ne prenez pas, à tort, cet état pour la connaissance de vous-mêmes, mais continuez à vous demander : « Qui entend à présent ? »

Si vous allez au fond de cette question en oubliant tout le reste, même ce sentiment de vide disparaîtra et vous n’aurez plus conscience de rien, dans une nuit totale. Continuez encore, de toutes vos forces, à vous demander : « Qu’est-ce qui entend ? » et c’est seulement au terme de votre interrogation que la réponse éclatera, et vous serez pareils à un homme ressuscité. Voilà la vraie connaissance. Vous verrez en face tous les bouddhas de l’univers et les patriarches du passé et du présent.

Mesurez-vous avec ce koan : Un moine demanda à Joshu : « Quel est le sens de la venue de Bodhidarma en Chine ? » Et Joshu répondit : « Un cyprès dans le jardin. » Si ce koan vous laisse le moindre doute, c’est qu’il vous faut vous demander encore : « Qu’est-ce qui entend ? »

Si vous n’accédez pas à la connaissance dans cette vie, quand le ferez-vous ? Une fois mort, vous ne serez plus capables d’éviter de longues souffrances sur les Trois Chemins du Mal . Qu’est-ce qui empêche la connaissance ? Rien que la faiblesse de votre désir de vérité. Pensez à cela, et acharnez-vous dans vos efforts.

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